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Tant pis pour l’amour, Sophie Lambda, 2019 (Delcourt)

Sophie rencontre Marcus et en tombe immédiatement très amoureuse. Très vite, tout s’emballe, elle quitte sa ville pour le rejoindre à Paris prête à vivre cette relation aux premiers abords idylliques. C’est là qu’apparaissent les premiers signaux que Sophie ne prend pas encore au sérieux. Marcus a un comportement parfois étrange, jusqu’à devenir inacceptable. Pour la jeune femme, commence une véritable descente aux enfers.

Cette BD se découpe en deux parties. Dans la première, l’autrice nous plonge dans sa relation amoureuse qui se transforme très vite en relation avec un manipulateur narcissique. Dès le départ, le lecteur est conduit à  prendre du recul sur cette histoire. Si on suit l’aventure à travers les yeux de Sophie, quelques indices viennent nous sortir de cette dolce vita : un baromètre d’ego qui souvent s’emballe, et surtout un ours en peluche hilarant et cynique à souhait. Comme une sorte de conscience, cet ours en peluche est surtout une représentation d’une Sophie Lamba sur laquelle l’emprise de Marcus n’aurait pas prise.

La descente aux enfers est terrible. On vit avec Sophie la découverte de la vraie personnalité de Marcus, on suit sa détresse. Son récit est d’une sincérité déconcertante. Ses planches qui fourmillent de détails, ses jeux de couleur (il y en a très peu du noir et blanc et une couleur dominante qui varie tout au long de la BD) viennent renforcer l’impact du texte. Pourtant, alors que Sophie est au fond du trou, il n’y a pas de pathos. À nouveau, l’ours en peluche vient contrebalancer la noirceur du récit. Pour illustrer ses sentiments, l’autrice utilise beaucoup de métaphores imagées qui fonctionnent toujours très bien.

La deuxième partie de la BD se présente davantage comme un guide à destination des victimes de manipulateurs narcissiques. Pour sortir de l’emprise et de la culpabilité, Sophie a eu besoin de comprendre. Elle livre alors des clés très importantes pour reconnaître un manipulateur, analyser ses actions, comprendre le choix de sa proie et surtout pour en sortir. Cette BD réussit à être à la fois divertissante et d’utilité publique. Le sujet des pervers narcissiques a été souvent traité, dans des émissions populaires tout comme dans des médias plus sérieux, pas toujours de la meilleure façon. Cette BD est une vulgarisation intelligente qui touche, car elle part d’une histoire vraie, racontée avec justesse et recul, et qu’elle est richement documentée. Le trait de Sophie Lambda impose un ton humoristique. Cet humour noir rend le discours d’autant plus saisissant. Les nombreux détails et l’importance donnée aux métaphores dans l’illustration rendent à la perfection l’emprise et la détresse. Une réussite !

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L’homme sans ombre, Joyce Carol Oates, 2018 (Philippe Rey)

La jeune chercheuse Margot Sharpe consacre sa vie à l’étude du patient Elihu Hoopes. Cet homme, victime d’une infection, connaît d’importants troubles de la mémoire : amnésique, il ne conserve qu’une mémoire immédiate de 70 secondes et quelques bribes de son passé. E. H. devient durant trente ans un sujet d’étude pour Margot et son équipe. La jeune femme tente de débloquer sa mémoire et d’en savoir plus également sur un traumatisme d’enfance énigmatique.

« Elihu Hoopes est prisonnier d’un présent perpétuel. Comme un homme tournant en rond dans des bois crépusculaires : un homme sans ombre »

Les journées de E. H. se suivent et se ressemblent, notamment lors de ses visites quotidiennes à l’institut de Darven Park. Sa mémoire immédiate se limitant à 70 secondes, chaque jour est pourtant pour lui une nouveauté. Chaque matin, il fait la rencontre de Margot, sans jamais se souvenir d’elle. À chaque fois, il faut réexpliquer son état, sa présence à l’institut, l’utilité des tests qu’il subit. Joyce Carol Oates retranscrit cette monotonie à la perfection. Pendant de nombreuses pages, le lecteur se retrouve piégé dans ces journées uniformes et cette lassitude quotidienne. Si l’autrice réussit à plonger le lecteur dans une empathie totale pour le sujet étudié, il en ressort cependant un léger sentiment d’ennui durant quelques pages.

Comme dans tous les romans de Joyce Carol Oates, le personnage principal va donner au livre son ton, son style, son rythme et son ambiance si particulière. Margot Sharpe est une femme mystérieuse, froide, distance et assez… bizarre. Malgré son succès professionnel, son influence et sa renommée, sa vie ne fait pas rêver. Sa vie personnelle est quasi inexistante, la jeune femme s’est isolée de sa famille, et n’entretient pas de relation avec ses collègues de l’institut. L’ambiance est étrange, un malaise né au fil des pages sans que l’on arrive tout à fait à en déterminer la cause profonde. Contrairement à la plupart de ses romans, Joyce Carol Oates ne met pas ici en scène une violence visible, un poison qui détruit ses personnages. Nous avançons dans les ombres de la mémoire d’E. H., dans ses souvenirs flous, à travers le regard énigmatique de Margot Sharpe. Cette dernière qui semble à première vue très froide, distante des moindres sentiments, entièrement dévouée à son travail, va se laisser envahir par ses émotions. Sa passion pour E. H. et les sentiments qu’elle développe vont mettre à mal sa rigueur et sa déontologie.

Le style de Joyce Carol Oates dans ce roman est empreint d’une rigueur scientifique, grâce au travail de documentation de l’autrice. Ce ton scientifique lui permet de nous plonger dans le décor, de nous faire entrer dans cet institut et d’être les témoins privilégiés des expériences de Margot Sharpe. Cette écriture presque chirurgicale est, heureusement, rompue par des passages plus propres au style de l’auteur. Ainsi, lorsqu’il s’agit d’évoquer le passé trouble d’E. H., nous sommes plongés dans une ambiance aussi mystérieuse qu’inquiétante. Pourquoi dessine-t-il toujours cette même jeune fille noyée ? De quoi cet homme a-t-il été le témoin, le complice ou encore le coupable ? Enfin, lorsqu’il s’agit d’évoquer les moments vécus hors de l’expérience scientifique par les deux héros, l’atmosphère se fait tour à tour sentimentale, sensuelle, mais aussi violente et malaisante.

« Le sujet normal doit, pour envisager l’avenir, mobiliser une certaine dose de souvenirs ; on ne peut prévoir un avenir quand on ne peut se rappeler un passé, car le cyclique, le répétitif entrent pour beaucoup dans notre quotidien. Le seul passé dont E. H. se souvienne est maintenant vieux de plusieurs dizaines d’années, et apparemment il n’y trouve pas de stimulus pour penser à l’avenir. »

Si le sujet reste la mémoire et son absence, le propos de la romancière va plus loin. Elle nous invite à nous interroger sur l’identité de cet homme sans mémoire. Est-il encore quelqu’un, lui qui n’a plus ni passé ni futur ? L’amour peut-il encore exister pour cet homme ? On s’interroge également sur la nature profonde des sentiments de Margot et sur ce lien totalement inégalitaire qui finit par les unir.

Ce roman de Joyce Carol Oates m’a moins passionné et interpellé que les autres, mais ma lecture découpée et mon manque de concentration sur mes lectures personnelles actuellement en sont peut-être la cause… Mais il fait partie sans doute d’un de ses romans les plus personnels : sa ressemblance avec le personnage de Margot Sharpe est assez frappante.

« Il ne suffit pas d’être brillante quand vous êtes une femme. Vous devez manifestement être plus brillante que vos rivaux masculins : votre « brillance » est votre attribut masculin. Et donc, pour contrebalancer, vous devez être convenablement féminine − ce qui ne veut pas dire instable, versatile ni « douce », mais simplement silencieuse, attentive, prompte à enregistrer les informations, non contestataire, effacée. »

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Au bonheur des dames, Emile Zola, 1883

Au bonheur des dames est le onzième volume des Rougon-Macquart. Il est certainement l’un des plus connus, les plus lus et étudiés de la saga. Dans ce roman, même s’il n’est pas le personnage principal, on retrouve Octave Mouret, déjà rencontré dans le volume précédent, Pot-Bouille.

Octave est ici au second plan, car l’héroïne est étrangère à la famille Rougon-Macquart. Il s’agit de Denise Baudu, arrivée à Paris avec ses petits frères Jean et Pépé, pour travailler dans le petit magasin de son oncle, après la mort de leurs parents. Mais le commerce se porte mal et il ne peut l’embaucher. Denise réussit à trouver une place de vendeuse dans le grand magasin Au bonheur des dames qui fait face à la boutique de son oncle et qui la fascine.

Et il a de quoi fasciner ce gigantesque magasin qui révolutionne le commerce ! Comparé à un monstre, il est le vrai personnage principal du roman. Un monstre par sa taille, tout d’abord. Imposant, sur plusieurs étages, il fait de l’ombre à toutes les petites boutiques qui l’entourent. Un monstre aussi, ou plutôt un ogre : il attire les femmes, semble les dévorer, elles sont étourdies et ne contrôlent plus rien. Un monstre enfin, car responsable d’un décès. Dans ces descriptions, Zola en fait aussi un lieu au pouvoir attractif très fort. Les thèmes du corps et de la sensualité sont très présents. Dans la vision de l’auteur, la femme, une fois entrée dans le magasin, semble perdre toute pudeur, toute vertu, et plonger dans l’hystérie.

« Des femmes, pâles de désirs, se penchaient comme pour se voir.
Toutes, en face de cette cataracte lâchées, restaient debout,
avec la peur sourde d’être prises dans le débordement d’un pareil luxe
et avec l’irrésistible envie de s’y jeter et de s’y perdre. »

Tout est fait pour rendre ce lieu attractif, voilà pourquoi Au bonheur des dames est un symbole du commerce moderne. Les clientes y font de bonnes affaires, les vitrines sont soignées et élégantes, les vendeurs sont nombreux et aux petits soins. Il y a une débauche de produits. Les étals semblent déborder. En fin de journée, tout est sens dessus dessous, comme saccagé. L’auteur insiste sur l’opposition entre ce grand commerce et les petites boutiques alentour qui se meurent.

Mouret a construit un empire et ne peut s’arrêter de le faire grandir, mais les commerces en face s’opposent à ses volontés d’expansion. Le Bonheur des dames dévore le quartier et la santé des commerçants avec. Rien ne semble arrêter Mouret. Visionnaire, rendu cruel par son ambition débordante et son mépris pour les femmes qu’il exploite et dont il profite, il prend des risques, porté par sa chance.

« Tu as une idée, tu te bats pour elle,
tu l’enfonces à coups de marteau dans la tête des gens,
tu la vois grandir et triompher… Ah ! oui, mon vieux, je m’amuse ! »

Seule Denise vient perturber la vie et le caractère de cet homme sans scrupules. Orpheline d’une vingtaine d’années, elle ne semble pas armée pour mener une vie parisienne. Chétive, pauvre, mal vêtue, mal coiffée, elle subit le mépris et les moqueries des autres vendeuses, sans jamais se plaindre ni se révolter. Mais Denise est loin d’être une pauvre femme fragile. On se rend compte très vite qu’elle est la seule à avoir les pieds sur terre, et surtout qu’elle connaît le commerce. Elle comprend les stratégies de Mouret, donne des conseils à son oncle, essaye de lui faire entendre raison. Prudente et réfléchie, elle connaît le danger que peut représenter ce grand magasin et sa folle expansion, mais aussi le danger de son amour pour Mouret. C’est pourquoi elle se refuse longtemps à lui malgré ses supplications, le transformant en amoureux transi.

Au bonheur des dames montre à quel point Zola était visionnaire. On retrouve des stratégies commerciales qui ont encore cours de nos jours. Ce sujet du grand magasin qui écrase les petits commerces et mange un quartier ne nous est, aujourd’hui encore, pas inconnu. L’histoire d’amour est secondaire, mais a son importance. Denise vient bouleverser la vie d’Octave Mouret et le fait passer de séducteur méprisant envers les femmes à amoureux passionné et respectueux. Zola, naturaliste, se livre dans ce roman à une description minutieuse et exhaustive du commerce, mais aussi des descriptions précises et détaillées des tissus tout en usant (et abusant ?) des métaphores : magasin/monstre ; magasin/machine ; Mouret/chef militaire, etc.

Toutes les victimes du monstre étaient là […] même mademoiselle Tatin la lingère et le gantier Quinette, balayés depuis longtemps par la faillite, s’étaient fait un devoir de venir, l’une des Batignolles, l’autre de la Bastille, où ils avaient dû reprendre du travail chez les autres. En attendant le corbillard […], ce monde vêtu de noir, piétinant dans la boue, levait des regards de haine sur le Bonheur, dont les vitrines claires, les étalages éclatants de gaieté, leur semblaient une insulte, en face du Vieil Elbeuf, qui attristait de son deuil l’autre côté de la rue. Quelques têtes de commis curieux se montraient derrière les glaces ; mais le colosse gardait son indifférence de machine lancée à toute vapeur, inconsciente des morts qu’elle peut faire en chemin.

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Cher corps, Léa Bordier, 2019 (Delcourt)

Cher corps, témoignages recueillis par Léa Bordier, illustré par : Karensac, Ève Gentilhomme, Cy, Marie Boiseau, Sibylline Meynet, Mirion Malle, Anne-Olivia Messana, Daphné Collignon, Carole Maurel, Lucile Gomez, Mademoiselle Caroline, Mathou

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Adaptée de la série de vidéos Cher corps réalisés par Léa Bordier, le livre parvient à retranscrire la même bienveillance. Et le pari était pourtant risqué ! Cher corps, c’est quoi ? Initialement, ce sont des interviews de femmes, de tous âges, de tous horizons, qui parlent de leur rapport à leurs corps, à leurs complexes, devant la caméra de Léa Bordier. L’image est belle, la musique est douce, les plans honnêtes et intimes sans jamais être impudiques.

Retranscrits dans une bande dessinée, ces témoignages conservent toute leur puissance. Chacun est confié à une illustratrice différente et la rencontre entre la voix et le crayon fonctionne à tous les coups, comme si ces couples étaient faits pour être formés.

Ce qui frappe à la lecture de ce livre, c’est la diversité : diversité des corps, diversité des complexes, des traumatismes, des histoires vécues, des rapports au corps. Pour rendre compte de cette diversité, rien de mieux que miser sur la diversité des styles graphiques ! Toutes ces façons très différentes de retranscrire les témoignages rappellent qu’il n’y a pas de voix unique, pas de femme unique, pas de corps unique. Mais on est loin de l’individualisme pour autant. C’est une dynamique de sororité qui ressort de ces histoires : s’entendre et s’écouter, faire passer ces messages par la vidéo ou l’illustration, pour que chacune, spectatrice ou lectrice, se sente moins seule et se réconcilie avec ce cher corps.

 

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Soif, Amélie Nothomb, 2019 (Albin Michel)

J’ai appris que le prix Goncourt aurait pu revenir à Soif d’Amélie Nothomb et je dois dire que je ne comprends pas très bien. Aurais-je sauté des pages, celles contenant les passages méritant que la critique s’y arrête ?

J’aime Amélie Nothomb. J’ai lu, dévoré, adoré la plupart de ses romans. Mais comme dans toute relation il y a eu des hauts et des bas. Beaucoup de bas ces dernières années, depuis Le fait du prince, je pense. Ces romans me paraissaient plus fades, je reconnaissais moins sa patte ou alors trop justement, je ne voyais plus que ces mécanismes d’écriture et plus aucune spontanéité. J’en ai boudé beaucoup jusqu’à Frappe-toi le cœur (que j’ai adoré).

Mais aucun de ses romans ne m’avait provoqué le même effet que Soif. Mon temps libre est rare en ce moment et donc assez précieux. Et je m’étais mis en tête de finir ce Nothomb après l’avoir commencé. Après tout, finir un Nothomb, ce n’est pas bien compliqué ! Sauf cette fois, cette fois où c’était excessivement laborieux. Ou j’étais en colère de perdre mon temps avec ce récit insipide. Alors oui le ton Nothomb est là tout comme les mots compliqués toutes les dix pages. Le point de départ est assez original : faire parler Jésus et lui faire raconter les heures qui suivent sa condamnation et précédent sa crucifixion. Mais rien ne ressort de cette idée. L’auteur tourne en boucle autour des réflexions de Jésus. Pas de quoi faire un roman en somme.

De là à bouder à nouveau ses prochains romans ? Pas sûr, car je crois qu’avec Nothomb la curiosité sera toujours plus forte.

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Wild Side, Michael Imperioli, 2018 (Autrement)

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Dans les années 1970, le jeune Matthew débarque à Manhattan avec sa mère après avoir passé son enfance dans le Queens. Avec une mère défaillante, l’adolescent est très vite livré à lui-même.

Matthew nous entraîne dans sa nouvelle vie marquée par deux rencontres : Véronica, jeune fille aussi fascinante que mystérieuse, et un voisin musicien. Ce voisin n’est autre que Lou Reed. À leurs côtés, l’adolescent découvre l’amour et la liberté. Le roman nous plonge dans l’ambiance d’une époque tout en nous faisant découvrir l’âme torturée et la grande sensibilité de Lou Reed.

Malheureusement, le livre ne soutient pas selon moi la comparaison (nettement revendiquée) avec L’Attrape-Cœur. Matthew a certes en commun avec Holden Caufield un caractère naïf, mais il n’a pas l’étoffe d’un personnage de premier plan. Cela permet néanmoins de donner plus de place aux personnages secondaires et notamment au personnage de Lou, excentrique et hypersensible.

Si l’auteur parvient à nous tenir en haleine sur quelques scènes remarquablement bien écrites, j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup trop de longueurs et le roman n’a pas su me captiver.

« C’est étrange comme les choses qui débouchent sur des évènements capitaux commencent par des moments si minuscules, si ordinaires. »

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Eden Springs, Laura Kasischke, 2018 (Page à page)

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Printemps 1903. Un prédicateur tente d’échapper au scandale en installant sa communauté dans le Michigan. Le charismatique Benjamin Purnell promet la vie éternelle à ses adeptes, en particulier aux belles jeunes filles. Comment expliquer alors qu’une adolescente ait été enterrée ? Basé sur une histoire vraie, Eden Springs est enrichi de photos d’époque sélectionnées par Laura Kasischke.

Ce livre aborde des thèmes très présents dans l’œuvre de Laura Kasischke : le mystère, la féminité, l’adolescence ou encore la mort. À partir d’un fait réel, l’auteur développe un récit entre roman et documentaire. Des extraits d’articles de presse côtoient une fiction dans laquelle un fossoyeur découvre dans un cercueil le corps d’une jeune fille alors que la Maison de David, secte religieuse de Benjamin Purnell, a annoncé le décès d’une vieille femme. Le mystère s’épaissit alors. Que se passe-t-il au sein de La Maison de David ? Que font toutes ces femmes auprès du prédicateur ? Quelle influence a-t-il sur elles ?

Laura Kasischke nous plonge dans la communauté créée par Benjamin Purnell. C’est une véritable ville avec ses maisons, son parc d’attractions, son équipe de baseball, que l’homme a fondée. Une ville dans laquelle évoluent des hommes et des femmes qui adulent Benjamin et auquel ce dernier promet vie et jeunesse éternelles. Des femmes surtout, c’est en tout cas de leur point de vue que l’auteur décide de nous raconter cette histoire. Des femmes habillées de blanc, symbole de pureté, qui se doivent d’offrir leur corps au Roi Benjamin. Le choix du point de vue est intéressant puisque il donne à voir le ressenti des adeptes et leur embrigadement et qu’il met en retrait la figure du maître de la secte.

Mais le récit est très court et l’on reste un peu sur notre faim alors que l’on souhaiterait passer plus de temps auprès de ces femmes pour comprendre ce qu’elles vivent, que l’on souhaiterait être témoin davantage de la folie de Benjamin Purnell pour comprendre les mécanismes de la secte. L’écriture de Laura Kasischke colle parfaitement à cette ambiance et aurait gagné à se développer sur un ouvrage plus conséquent et assumant davantage son aspect romancé.

« Benjamin croyait que le paradis devait avoir un parc d’attractions,
que si un jour leurs voisins ne voyaient plus d’un bon œil de vivre à proximité
d’une secte, ils apprécieraient sûrement les promenades en buggy,
le pop-corn au caramel, un endroit ombragé où boire une limonade
tout en écoutant une grande fanfare, un petit train
dans lequel traverser le parc. »

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Pot-Bouille, Emile Zola, 1882

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Après avoir décortiqué le monde ouvrier dans le septième volume des Rougon-Macquart, L’Assommoir, Zola s’intéresse ici à la bourgeoisie. Tout commence avec Octave Mouret (rencontré dans La Conquête de Plassans) qui débarque à Paris dans le but de réussir. Mais selon lui, la réussite passe aussi par une femme, voilà pourquoi il ne cesse de jouer au séducteur pendant tout le roman. Les femmes qu’il désire, il les trouve dans l’immeuble dans lequel il loge, rue de Choiseul.

C’est dans cet immeuble que se déroule principalement l’action du roman. Zola nous fait découvrir les différents habitants ainsi que leurs domestiques. Dans ce huis clos, il s’en passe de belles : adultères, coucherie, manigances, les coulisses de la bourgeoisie ne sont pas jolies à voir !

Parmi les locataires de l’immeuble, il y a Achille Campardon et sa femme Rose, mais aussi sa cousine Gasparine. Il y a aussi les Josserand, avec la mère de famille, autoritaire et dure, qui cherche par tous les moyens à marier ses filles. Tout ce petit monde se donne des airs, mais cache des mœurs dépravées. Une seule famille de locataire trouve grâce aux yeux de Zola : une famille discrète au deuxième étage, dont le père de famille est auteur et écrit sur la bourgeoisie. On a comme un air de déjà-vu, non ? Pour le concierge de l’immeuble, l’auteur est le plus immoral de tous :

L’homme du second avait écrit un roman si sale, qu’on allait le mettre à Mazas.

— Des horreurs ! continua-t-il, d’une voix écœurée. C’est plein de cochonneries sur les gens comme il faut.
Même on dit que le propriétaire est dedans ; […] Nous savons maintenant ce qu’ils fabriquent, avec leurs airs de rester chez eux. Et, vous voyez, ça roule carrosse, ça vend leurs ordures au poids de l’or !

Cette idée surtout exaspérait M. Gourd. Madame Juzeur ne lisait que des vers, Trublot déclarait ne pas se connaître en littérature. Pourtant, l’un et l’autre blâmaient le monsieur de salir dans ses écrits la maison.

Pour ne pas voir sa propre saleté, on la cherche aussi chez les autres, les bourgeois ont alors les domestiques pour ça. Zola montre bien comment l’univers dans lequel vivent et évoluent ces derniers est plein de crasse : dans le linge et la vaisselle à laver, dans les eaux sales, dans leurs petits logements exigus. Mais la plus grande crasse qu’ils fréquentent est bien celle de leurs maîtres et de leur hypocrisie.

Même l’abbé, qui connaît et confesse tous ces habitants, est à la dérive. A-t-il encore Dieu de son côté lorsqu’il absoud les moindres péchés dont il est témoin ? Une fois encore, l’auteur fait se confronter la religion et la médecine à travers les personnages de l’abbé Mauduit et du Dr Juillerat, qui très souvent s’opposent.

Mais le rôle principal est donné aux femmes. À première vue, Zola est très critique avec elles : autoritaires, volages, intéressées, mais peut-être que cela est fait pour montrer surtout la faiblesse des hommes que Zola décrit comme lâches et obsédés par le seul plaisir.

À la fin du roman, Octave Mouret épouse Mme Hédouin, la veuve du propriétaire du magasin Au bonheur des dames. Ce qui donnera le thème du prochain volume de la saga.

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Moi en double, Navie et Audrey Lainé, 2018 (Delcourt)

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Navie est une femme grosse qui s’assume. C’est en tout cas l’image que renvoie cette jeune femme souriante et drôle, que l’on connaît comme chroniqueuse télé, animatrice de podcast, auteure et scénariste. Mais la réalité est tout autre. Navie souffre de ce corps et de sa relation malsaine à la nourriture. Un jour, elle découvre que son trouble alimentaire porte un nom : l’hyperphagie, “qui se caractérise par la prise alimentaire excessive et sur une courte durée.” La bande dessinée commence par la prise de conscience qui va changer la vie de l’auteure. Alors que son fils risque de se noyer, elle constate que son poids l’empêche de courir vers lui comme elle le souhaiterait. Plus de peur que de mal, Navie parvient à sauver son enfant mais elle décide que sa vie doit changer. C’est le récit de cette transformation qu’elle nous livre et qu’illustre avec talent Audrey Lainé.

Navie revient sur sa prise de poids rapide à l’âge de l’émancipation, sur le silence de ses proches sur ce sujet tabou, et sur ses tentatives ratées de régime. Un jour, une nutritionniste lui explique qu’elle porte sur ses épaules le poids moyen d’une femme de son âge. À partir de ce jour, Navie prend conscience de ce double avec laquelle elle vit. Ce double avec laquelle elle entretient une relation complexe, entre amour et haine, attachement et rejet.

La question à laquelle elle se retrouve vite confrontée une fois son combat contre son poids et sa maladie entrepris est comment apprendre à vivre sans ce double après tant d’années ? Ce qui rend ce témoignage si puissant, c’est l’angle original par lequel il est abordé. On s’attendrait dans un tel récit à une construction basique de prise de conscience puis combat contre les kilos pour enfin arriver à une fin heureuse. L’histoire de Navie nous montre que cela est bien plus complexe. La perte de poids n’est pas une fin en soi. Un tel changement physique bouleverse forcément toute une vie. Et c’est ce bouleversement qu’il faut apprivoiser.

Les illustrations d’Audrey Lainé se marient à merveille avec la sensibilité de l’auteur. En noir et blanc rehaussé de rouge, le dessin est libre, affranchi des cases pour s’adapter au mieux au récit et aux émotions. Cela donne beaucoup de rythme et de dynamisme. Qu’elles soient en pleine page ou en petites vignettes, les illustrations sont très expressives et retransmettent avec justesse la douleur, la lutte intense ou encore l’angoisse. Ce récit touchant et sincère, mis en avant par des illustrations tout aussi sensibles, est important pour saisir toute la complexité de ce trouble alimentaire dont on parle peu et pour découvrir que le plus dur n’est peut-être pas la perte de poids mais la vie après un tel bouleversement.

« Si tu as déjà eu peur du regard des autres, si tu as déjà mangé pour aller mieux, si tu as fait n’importe quoi pour qu’on t’aime, […] si t’as déjà fait croire que tout allait bien alors que dans ton cœur le Titanic sombrait […], si tu n’as jamais fixé ton reflet en te déclarant : je t’aime… Ce livre est pour toi. »

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Le dilemme du prisonnier, Richard Powers, 2013 (10/18)

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La famille Hobson est une famille atypique. Chez eux, on ne parle pas de choses sérieuses ou bien uniquement sous forme d’énigmes. Alors que tous sont réunis dans la maison familiale, le père, Eddie Hobson, fait un nouveau malaise. Depuis des années, il souffre d’un mal étrange et refuse de voir des médecins. Sa femme et ses enfants s’inquiètent de plus en plus de son état. Ils veulent comprendre l’origine de son mal en cherchant notamment dans son passé et en tentant de trouver un sens à ses énigmes.

Le livre alterne entre deux récits. En parallèle de l’histoire des Hobson, on découvre dans un texte rédigé en italique l’enfance et la jeunesse d’Eddie Hobson, mais aussi une histoire des États-Unis depuis l’Exposition universelle de 1939 jusqu’à la Seconde Guerre mondiale et les premiers essais nucléaires en passant par les films de propagande réalisés par Walt Disney.

Le choix de cette construction littéraire permet de donner du souffle à cette lecture qui en a bien besoin ! Le style de l’auteur est assez alambiqué, ce qui empêche de rentrer totalement dans cette histoire. Les phrases sont parfois aussi compliquées que les énigmes familiales. C’est un style qui tient à distance des émotions, ce qui parait cohérent au regard de cette famille qui évite autant que possible d’évoquer un quelconque sentiment. Seuls personnages de ce roman (en dehors des personnages présents dans les flashbacks), les membres de la famille sont tous décalés. On peine à intégrer ce groupe et à trouver sa place de lecteur. Même leurs dialogues semblent obscurs, à mille lieues de véritables échanges entre frères et sœurs.

Les passages en italique viennent donner plus de corps à l’histoire. On découvre des choses intéressantes sur la guerre notamment sur l’internement dans des camps de ressortissants japonais et américains d’origine japonaise. On suit également avec intérêt les passages sur Walt Disney et son grand projet pour entretenir l’optimisme américain pendant la guerre grâce notamment à ses personnages animés. Mais là encore tout dans ce livre est compliqué, on parvient difficilement à distinguer le vrai du faux, le réel de l’imaginaire, et à s’accrocher du fait de nombreuses longueurs.

Il est indéniable que Richard Powers est un très bon écrivain, son style est très travaillé, son intrigue menée avec un grand savoir-faire. Pourtant, la complexité du roman et le peu d’émotions qui en ressortent rendent cette lecture difficile et l’attachement à cette histoire presque impossible.

Mon père fait ce qu’il fait le mieux, la seule chose qu’il ait su faire toute sa vie. Il nous pose des colles, accable sa marmaille de questions. Où se trouve la ceinture d’Orion ? Quel est le nom latin de la Grande Ourse ? Qui connaît l’histoire des Gémeaux ? Combien fait une magnitude ? Il ne s’adresse à nous qu’en énigmes. Sortis des langes, nous apprenons à parler. Il nous met en garde contre le langage : À quel moment une porte n’est-elle pas une porte ?