(Aparté)

Janvier 2015. Depuis quelques jours, il fait peur. Les émotions s’enchaînent : l’effroi, lorsque tout a commencé, lorsque Charlie a été attaqué ; la tristesse, lorsque ces noms si connus sont apparus parmi les victimes. Un mercredi pourtant doux, une journée commencée bêtement comme toutes les autres. L’incompréhension, l’horreur, les chaînes télé en boucle, des gens armés de crayons à République et partout ailleurs, un Je suis Charlie qui se propage.

La gueule de bois du lendemain. Se lever en espérant que tout ça n’était qu’un cauchemar. Mais encore les chaînes info pour nous ramener sur terre. Les mêmes gestes matinaux, l’esprit encore plus embrumé que d’habitude, des au revoir encore plus déchirants. Parce que la haine est à nos portes, que la vie est fragile et qu’on l’avait oublié. Faire comme si tout était normal. Saluer les gens, se servir un café, allumer l’ordi. Regarder ses mails sans les voir. Retourner vérifier les infos. Suivre la traque. S’inquiéter pour les siens. Entendre des sirènes, celles auxquelles on ne prête plus attention au quotidien et qui, aujourd’hui, résonnent si fort, font battre le cœur plus vite. L’actu tombe : c’est reparti… Des coups de feu, une policière visée, une nouvelle fuite. Ne pas pouvoir croire à une coïncidence. Réclamer des nouvelles et se rassurer.

Ne plus pouvoir faire semblant. Rester scotchée aux infos. Penser à cette femme qui elle aussi a fait les mêmes gestes matinaux, se dire que vraiment la vie ne tient à rien. Décider de la vivre à fond puisqu’elle ne nous laisse pas d’autres choix. Changer de sujets parfois, garder ses larmes et rire beaucoup, très fort, comme jamais, parce que bordel ça fait mal. Se rassembler plus tard. Entendre ces slogans. Nous sommes Charlie depuis hier. Nous ne savons plus très bien ce qui nous attend depuis hier. Quitter les lieux et espérer encore qu’au réveil tout sera terminé. Un nouveau coup de Charlie Hebdo, rien de plus qu’une mauvaise blague !

Le vendredi, ne pas vouloir que cette journée soit elle aussi mémorable. Avoir l’espoir, fou, insensé, que tout s’arrête, calmement, sans heurt. Attrapés, menottés, emprisonnés. Actualiser sans cesse son fil actu dans cet espoir. Voir apparaître ce nom de patelin improbable et comprendre que ce n’est que le début. Tenter de faire des blagues pour dédramatiser ce qui ne peut l’être. Ces gens qui ont fait les mêmes gestes matinaux sans se douter que leur vie ne tenait à rien… Si ce n’est à l’héroïsme, celui-là même qui n’est pas mort. Faire semblant de reprendre une activité normale, les analystes et les spécialistes ont remplacé l’actu à chaud. L’attente. Cruelle, angoissante, oppressante, les cerveaux chauffent, les cœur s’emballent ou l’inverse, on ne sait plus.

Déjeuner comme si de rien n’était. Parler du week-end à venir, comme si on pouvait seulement le prévoir. Brusque retour à la réalité. Nouvelle prise d’otages. Des enfants présents. Reconstruire le fil de l’histoire : celui de la policière, il connaît les deux autres. Regarder une carte et réaliser la proximité. Et si… et si… et si… Sauf qu’on est bien au chaud et qu’on ne craint rien. Rassurer les proches. Tenter de travailler, comme si cela était possible. Comme si tout ça pouvait avoir un quelconque intérêt quand des vies sont en jeu, comme si on pouvait avoir envie d’autres choses que de serrer contre soi les gens qu’on aime. Remercier on-ne-sait-qui, on-ne-sait-quoi, que cela soit encore possible. Craindre de rentrer et que tout ça ne devienne que trop réel, que les blagues ne suffisent plus à donner l’énergie pour avancer. Rire encore dans le métro, encore plus jaune. Des portables qui annoncent les assauts. Tués comme des cons, pas comme des martyrs. D’autres victimes aussi qui n’avaient rien demandé, qui s’étaient rendus dans une épicerie, qui y travaillaient. Qui avaient fait les mêmes gestes ce matin-là. Coupables de n’être que ce qu’ils ont voulu retenir d’eux : juifs. Comme s’ils n’étaient que ça, comme s’ils devaient être des cibles permanentes. Une lumière dans cette noirceur absolue. Cet autre héros, musulman, puisque tout ça semble important. Penser aux survivants pour ne pas sombrer.

Puis sortir et vouloir que la vie continue. Malgré ces sirènes qui n’ont jamais résonné aussi fort, malgré la peur qui s’est engouffrée, malgré la rage qui nous prend aux corps, aux tripes, même si nos paroles restent sages. L’humour et l’amour contre la haine et la violence.

Chercher à se désintoxiquer des informations. Ne pas céder aux menaces, ni à la peur, et tenter de se rendre à République sans savoir à quoi s’attendre. Marche silencieuse où seuls les applaudissements se font entendre. Ne pas penser aux « grands » de ce monde qui défilent tout devant. Ceux qui n’entendent pas les voix de leurs propres peuples. Qui sont prêts à scander Je suis Charlie, sans la vouloir cette liberté d’expression. Qui participent à une marche pour la paix, sans la vouloir cette paix. Ne penser qu’à ces hommes, femmes et enfants qui avancent en « cœur », not afraid. Ces gens qui réclament de pouvoir rire de tout, de tous. De pouvoir vivre sans peur. De ne pas être regardés avec haine et crainte parce qu’ils s’appellent Mohamed ou Fatima, et pas Charlie. Voir des drapeaux se rejoindre, ceux de peuples soi-disant ennemis, mais pas aujourd’hui. Voir enfin des hommes et des femmes qui s’aiment au-delà des couleurs, des origines, des religions, des prénoms. Voir un peuple debout parce qu’on a voulu le mettre à terre. Voir un peuple que l’on disait blasés, résignés, insatisfaits, marcher, piétiner, sans râler, sans casser, sans cogner.

Voir enfin les rescapés et les familles et proches des victimes et se dire qu’on leur doit bien ça. Et plus encore. Parce que cette marée humaniste ne doit pas être la conclusion de ces jours atroces, mais l’introduction de quelque chose de plus beau, de plus grand.

Pour ne pas oublier que nous sommes Charlie, Frédéric, Franck, Cabu, Elsa, Charb, Honoré, Oncle Bernard, Ahmed, Mustapha, Michel, Tignous, Georges, Clarissa, Philippe, Yohan, Yoav, François-Michel. Pour ne pas oublier que nous sommes en vie et que nous devons nous battre pour que la lumière triomphe de l’obscurantisme.

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2 réflexions sur “(Aparté)

  1. Magnifique texte, moi qui est du mal à exprimer par des mots et phrases mes sentiments je me suis retrouvée. Toutes ces religions à quoi servent elles sinon à nous diviser ? Encore bravo

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