American Darling, Russel Banks (J’ai lu)

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Hannah Musgrave, 60 ans, possède et travaille dans une ferme dans les Adirondacks. Un jour des souvenirs lui reviennent avec violence. Elle repense à l’Afrique, au Libéria, à ses « rêveurs », comme elle nomme ses chimpanzés. Se sentant prête à retourner sur un continent et dans un pays qu’elle a fui des années plus tôt, Hannah quitte sa ferme et nous raconte son histoire.

Fille de parents progressistes dont le père, médecin, est célèbre pour ses publications, elle-même très attachée aux valeurs d’égalité et de justice et refusant tout compromis, Hannah est une adolescente révoltée qui intégrera les Weathermen, un groupe pour la paix et l’égalité raciale aux méthodes radicales et violentes. Ses actes terroristes obligeront Hannah à quitter ses proches pour vivre dans la clandestinité.

Alors qu’elle se construit une nouvelle vie au côté de sa petite amie, Hannah, devenue Dawn Carrington, repend connaissance avec un ancien ami proche des mêmes mouvements. Elle le suit en Afrique, se croyant forcée de fuir les États-Unis, puis se sépare de lui avant de se retrouver seule au Libéria où elle est embauchée par Woodrow Sundiata, ministre délégué à la Santé du gouvernement libérien, dans un laboratoire financé par le gouvernement américain et dans lequel des chimpanzés sont utilisés afin de tester des produits pour la recherche pharmaceutique. Très vite, Hannah et Woodrow se rapprochent et se marient. Ils auront ensemble trois garçons. Mais les guerres civiles et les luttes de pouvoir s’abattent sur le pays, venant mettre à mal cette apparente quiétude.

American Darling est le troisième roman de Russel Banks que j’ai l’occasion de lire, après Sous le règne de Bone et De beaux lendemains qui m’avaient déjà complétement conquise. L’auteur excelle dans l’art de raconter des histoires complexes, abordant des sujets divers, tous traités avec autant de soin et de précision. Il donne l’impression de s’être documenté sur chaque sujet pour ne rien laisser au hasard et peindre le tableau le plus juste possible. Au-delà de l’histoire de cette femme, racontée dans toute sa complexité, à travers les différentes époques de sa vie, Russel Banks nous fait voyager en Afrique, nous faisant découvrir un Libéria à la merci des Américains ; il aborde de nombreux sujets politiques, les mouvements contestataires américains des années 1960, mais aussi et surtout les crises politiques qui ont enflammé ce pays, si peu connu, de l’Afrique de l’Ouest ; mais l’auteur dépeint également les sentiments humains.

Le personnage principal du roman, qui en est aussi la narratrice, Hannah/Dawn, est une femme d’une grande complexité. Elle semble habitée par une énergie de protestation qui l’entraînera dans la radicalisation dans sa jeunesse avant d’en faire une femme assez froide, ayant des difficultés à créer des liens forts avec son propre mari, mais aussi avec ses enfants et sa mère. Seuls sa petite amie de son époque clandestine, Carol (dans une faible mesure), son père et surtout ses chimpanzés bénéficient de son attachement. Cette distance qu’elle maintient comme une enveloppe de protection transparait de la narration, elle semble en effet raconter chacun des événements jusqu’aux plus terribles avec le même calme surprenant. Malgré la froideur du personnage, Russel Banks parvient à nous faire apprécier cette femme forte et passionnée.

Même si le roman nous présente de nombreux couples, des plus fusionnels comme semblent l’être les parents d’Hannah au plus libres, l’amour est peu présent dans le roman, du moins l’amour passionnel. Hannah et Woodrow ont une relation complexe, ils semblent parfois être de véritables étrangers l’un pour l’autre, aucun des deux ne cherchant à se connaître réellement. On trouve en revanche de très belles pages sur la relation entre Hannah et son père, tandis que de la description de sa relation avec sa mère ne ressort qu’un sentiment mitigé, la mère donnant l’impression d’être autant une étrangère pour sa fille que ne l’est Woordow lui-même.

Les autres éléments principaux de ce roman sont le Libéria et bien sûr les chimpanzés. Le Libéria et en particulier la capitale, Monrovia, vont être le terrain d’une lutte de pouvoir terrible entre trois hommes : Samuel Doe, le président, Charles Taylor, et Prince Johnson. Au fur et à mesure du roman, la tension monte, les crises éclatent, jusqu’à de terribles scènes dans les dernières pages, sur lesquels je ne m’étendrai pas mais qui m’ont totalement bouleversée.

Il y a enfin les chimpanzés qu’Hannah rencontre pour la première fois lors de son arrivée au Libéria, dans un environnement sale, terrifiant. Les bêtes elles-mêmes font penser à des monstres sans pitié. Peu à peu le regard d’Hannah apprivoise les singes qui l’acceptent en retour. Bientôt ils deviennent une de ses principales préoccupations, réveillant en elle ses instincts protecteurs et militants.

La réussite de ce roman tient non seulement à la qualité de l’intrigue, à la précision historique et sociologique, mais aussi et surtout à un style remarquable, une écriture directe, précise et terriblement efficace. La construction qui repose sur des flash-backs et des anticipations fait naître une tension dès les premières pages qui peinent à redescendre une fois le livre terminé.

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Une réflexion sur “American Darling, Russel Banks (J’ai lu)

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