Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan (Le livre de poche)

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À première vue, le style de Delphine de Vigan n’a rien d’exceptionnel, même si l’écriture est maîtrisée et le ton est juste. Pourtant, au fil des pages, on est bouleversé par ce récit dont le sujet principal est la mère de l’auteur. Évidemment, l’histoire (vraie) de sa famille et de ses drames pourrait suffire à provoquer l’émotion. Mais si l’auteur a su conquérir le cœur du lectorat français, c’est aussi et surtout grâce à son écriture qui, sans s’en donner l’air, est d’une grande intensité. Il est difficile d’expliquer ces deux ressentis : ce sentiment d’une écriture presque banale et l’intensité du récit, le choc même au fil de la lecture. Cela est peut-être dû à un autre paradoxe : la pudeur de l’auteur qui pourtant ne nous cache rien de sa famille. Pour y parvenir, Delphine de Vigan ruse. Dans la première partie, elle raconte l’enfance de sa mère à travers un regard de narrateur totalement extérieur, puisqu’il ne peut en être autrement. Grâce à la troisième personne du singulier, l’auteur se met à distance de son sujet. Dans les parties qui suivent, c’est à travers un regard d’enquêtrice que Delphine de Vigan retrace la vie de sa mère. L’auteur a enquêté auprès de ceux qui l’ont cotoyée : ses frères et sœurs, son autre fille. Elle a recueilli des lettres, des journaux intimes, des cassettes enregistrées par son grand-père, Georges. Tout cela lui permet de dérouler le fil de la vie de sa mère tout en maintenant une distance qui semble indispensable pour lui permettre d’écrire ce livre mais surtout pour tenir le coup lors de cette entreprise qui se révèle douloureuse et traumatisante.

Cette famille, comme beaucoup d’autres, connaît son lot de drames et cache des secrets douloureux. Sous une apparence de tribu nombreuse (la mère de l’auteur a huit frères et sœurs) et unie, accordant une large place à la liberté et à l’épanouissement personnel, cette famille est autodestructrice et subit la domination de Georges, le père charismatique et dévastateur. Avec ce livre, Delphine de Vigan cherche à comprendre l’origine de la maladie de sa mère, bipolaire. Elle accumule les faits qui pourraient l’avoir fragilisée sans pouvoir atteindre toute la complexité de la maladie. Lucile était une enfant magnifique et mystérieuse. Sa grande beauté en a fait une enfant mannequin, qui a longtemps posé pour différentes campagnes publicitaires. Elle grandit avec une mère obsédée par les naissances et les bébés. Elle est rapidement confrontée à la mort de ses proches. Sa relation avec son père est certainement une des principales explications.

L’auteur raconte les crises maniaques de sa mère, ses phases dépressives, ses internements successifs. La distance qu’elle éprouve vis-à-vis de cette femme, la peur et parfois la honte. Mais ce qu’on devine entre les lignes, c’est cet amour incroyable, éprouvé par de nombreuses douleurs. En faisant le portrait de sa mère, elle se livre elle-même à travers le récit d’une enfance hors-norme. Se dessine en creux le portrait de Delphine de Vigan en tant que femme et en tant qu’auteur. Toutes ces failles l’ont poussé à écrire.

Ce récit autobiographique bouleverse autant qu’il interroge. On aimerait pouvoir pousser l’enquête, interroger encore chacun des membres de cette famille pour comprendre les drames, faire sortir les non-dits, punir ceux qui doivent l’être. Delphine de Vigan réussit à nous passionner pour sa mère, à nous attacher à ce personnage hors du commun dont on partage les douleurs. Grâce à un subtil mélange de pudeur, de description clinique, grâce à une écriture que l’on pourrait qualifier de froide mais sincère, l’auteur livre un récit bouleversant qui ne nous quitte pas une fois le livre refermé.

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