Daddy Love, Joyce Carol Oates, 2016 (Philippe Rey)

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Dinah est au centre commercial avec son fils quand ce dernier se fait enlever sous ces yeux. Elle revit cette scène en boucle. Si seulement elle ne lui avait pas lâché la main… Mais pourtant cela n’aurait rien changé, le ravisseur l’a assommé puis renversé avec sa voiture, la laissant inconsciente et défigurée. Les premiers chapitres racontent cet instant qui bouleverse la vie des Whitcomb. L’histoire est répétée comme pour mieux l’analyser, comprendre d’où vient la faute, comment le drame aurait pu être évité.

L’auteur nous présente ensuite le monstre, l’incarnation même du Mal, le ravisseur. Il s’agit de Chet Cash, un homme divorcé, agriculteur et artiste, vivant comme un marginal mais sachant se montrer très sociable. Il se fait aussi passer pour un Prédicateur itinérant, séduisant les fidèles par ses sermons puissants et son charme. Maniant à la perfection les faux-semblants, Chet Cash n’éveille pas le doute autour de lui et peut se permettre de faire passer Robbie pour son fils, le rebaptisant Gidéon, cassant tout lien avec son passé. Il prend possession de l’enfant, lui fait vivre les pires tortures physiques et psychologiques. L’enfant est parfois récompensé, souvent puni des pires manières. Il est enfermé dans une caisse, violé, insulté, humilié.

La terreur provoquait par Daddy Love va se muer en attachement. L’enfant comprend que plus il grandit moins Daddy Love s’intéresse à lui. Il sait qu’il y a eu d’autres petits garçons avant lui. Que sont-ils devenus ? Et si le temps était venu d’échapper aux griffes de Daddy Love ?

De leur côté, les parents Dinah et Robbie, repennent tant bien que mal une vie. Le père se noie dans les relations extraconjugales. Dinah frèquente les parcs avec les autres mères. Observe les enfants qui vivent, jouent sous ces yeux. Ils ont l’âge de Robbie au moment de l’enlèvement. Mais le temps a filé, à quoi peut bien ressembler leur fils aujourd’hui s’il est encore en vie ? Pourrait-il revenir et reprendre le cours de son existence ?

Joyce Carol Oates livre un de ses récits les plus durs. Ce court roman se lit d’une traite, comme en apnée. L’intrigue est plus resserrée que dans la plupart de ses romans, les personnages peu nombreux. Il y a beaucoup d’ellipses. On quitte un Robbie enfant pour le retrouver proche de l’adolescence. Entre les deux, on imagine l’horreur en continu, répétitive. JCO suggère généralement plus qu’elle ne dit. Elle distille pourtant ça et là des bribes de phrases qui disent tout de l’horreur, crue. Le malaise s’installe, on a envie de fermer le livre, de quitter Daddy Love, summum de la cruauté. Pourtant, l’auteur nous invite à continuer notre lecture. Très vite, le lecteur se pose en voyeur, ne pouvant plus quitter sa lunette d’observation, désireux de connaître le dénouement, espérant le meilleur, redoutant le pire.

JCO réussit le portrait d’un individu aux multiples facettes. Sans pathos, ni volonté de trouver des raisons à l’horreur, elle construit son personnage de Daddy Love/Chet Cash, qui prend possession du lecteur comme il l’a fait de Robbie.

Le portrait de l’enfant est d’une incroyable justesse. Une fois encore, JCO évite les évidences, tait ce qui s’impose de lui-même au lecteur. Le garçon devient un simple matériau pour Daddy Love qui le modèle à sa façon. Malgré tout, il garde l’esprit assez clair parfois pour réaliser l’emprise de Daddy Love et la fin inéluctable.

Sans entrer dans le détail des dernières pages, il faut souligner la capacité de JCO à éviter les fins faciles et attendues. Elle laisse planer un doute angoissant, une atmosphère lourde et inquiétante.

Ce roman est un des plus sombres que j’ai pu lire de cette auteur, obsédée par les sujets dérangeants et reine dans l’art du malaise. S’il n’est pas au niveau d’un roman similaire dans les thèmes abordés, Petite sœur mon amour, Daddy Love est un roman très réussi, qu’on ne lâche pas malgré cette envie irrépressible de sortir de cet univers glauque et sombre.

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