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Cher corps, Léa Bordier, 2019 (Delcourt)

Cher corps, témoignages recueillis par Léa Bordier, illustré par : Karensac, Ève Gentilhomme, Cy, Marie Boiseau, Sibylline Meynet, Mirion Malle, Anne-Olivia Messana, Daphné Collignon, Carole Maurel, Lucile Gomez, Mademoiselle Caroline, Mathou

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Adaptée de la série de vidéos Cher corps réalisés par Léa Bordier, le livre parvient à retranscrire la même bienveillance. Et le pari était pourtant risqué ! Cher corps, c’est quoi ? Initialement, ce sont des interviews de femmes, de tous âges, de tous horizons, qui parlent de leur rapport à leurs corps, à leurs complexes, devant la caméra de Léa Bordier. L’image est belle, la musique est douce, les plans honnêtes et intimes sans jamais être impudiques.

Retranscrits dans une bande dessinée, ces témoignages conservent toute leur puissance. Chacun est confié à une illustratrice différente et la rencontre entre la voix et le crayon fonctionne à tous les coups, comme si ces couples étaient faits pour être formés.

Ce qui frappe à la lecture de ce livre, c’est la diversité : diversité des corps, diversité des complexes, des traumatismes, des histoires vécues, des rapports au corps. Pour rendre compte de cette diversité, rien de mieux que miser sur la diversité des styles graphiques ! Toutes ces façons très différentes de retranscrire les témoignages rappellent qu’il n’y a pas de voix unique, pas de femme unique, pas de corps unique. Mais on est loin de l’individualisme pour autant. C’est une dynamique de sororité qui ressort de ces histoires : s’entendre et s’écouter, faire passer ces messages par la vidéo ou l’illustration, pour que chacune, spectatrice ou lectrice, se sente moins seule et se réconcilie avec ce cher corps.

 

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Moi en double, Navie et Audrey Lainé, 2018 (Delcourt)

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Navie est une femme grosse qui s’assume. C’est en tout cas l’image que renvoie cette jeune femme souriante et drôle, que l’on connaît comme chroniqueuse télé, animatrice de podcast, auteure et scénariste. Mais la réalité est tout autre. Navie souffre de ce corps et de sa relation malsaine à la nourriture. Un jour, elle découvre que son trouble alimentaire porte un nom : l’hyperphagie, “qui se caractérise par la prise alimentaire excessive et sur une courte durée.” La bande dessinée commence par la prise de conscience qui va changer la vie de l’auteure. Alors que son fils risque de se noyer, elle constate que son poids l’empêche de courir vers lui comme elle le souhaiterait. Plus de peur que de mal, Navie parvient à sauver son enfant mais elle décide que sa vie doit changer. C’est le récit de cette transformation qu’elle nous livre et qu’illustre avec talent Audrey Lainé.

Navie revient sur sa prise de poids rapide à l’âge de l’émancipation, sur le silence de ses proches sur ce sujet tabou, et sur ses tentatives ratées de régime. Un jour, une nutritionniste lui explique qu’elle porte sur ses épaules le poids moyen d’une femme de son âge. À partir de ce jour, Navie prend conscience de ce double avec laquelle elle vit. Ce double avec laquelle elle entretient une relation complexe, entre amour et haine, attachement et rejet.

La question à laquelle elle se retrouve vite confrontée une fois son combat contre son poids et sa maladie entrepris est comment apprendre à vivre sans ce double après tant d’années ? Ce qui rend ce témoignage si puissant, c’est l’angle original par lequel il est abordé. On s’attendrait dans un tel récit à une construction basique de prise de conscience puis combat contre les kilos pour enfin arriver à une fin heureuse. L’histoire de Navie nous montre que cela est bien plus complexe. La perte de poids n’est pas une fin en soi. Un tel changement physique bouleverse forcément toute une vie. Et c’est ce bouleversement qu’il faut apprivoiser.

Les illustrations d’Audrey Lainé se marient à merveille avec la sensibilité de l’auteur. En noir et blanc rehaussé de rouge, le dessin est libre, affranchi des cases pour s’adapter au mieux au récit et aux émotions. Cela donne beaucoup de rythme et de dynamisme. Qu’elles soient en pleine page ou en petites vignettes, les illustrations sont très expressives et retransmettent avec justesse la douleur, la lutte intense ou encore l’angoisse. Ce récit touchant et sincère, mis en avant par des illustrations tout aussi sensibles, est important pour saisir toute la complexité de ce trouble alimentaire dont on parle peu et pour découvrir que le plus dur n’est peut-être pas la perte de poids mais la vie après un tel bouleversement.

« Si tu as déjà eu peur du regard des autres, si tu as déjà mangé pour aller mieux, si tu as fait n’importe quoi pour qu’on t’aime, […] si t’as déjà fait croire que tout allait bien alors que dans ton cœur le Titanic sombrait […], si tu n’as jamais fixé ton reflet en te déclarant : je t’aime… Ce livre est pour toi. »