0

Blankets, Craig Thompson, 2004 (Casterman)

bm_5953_759224

Dans ce roman graphique colossal (pas moins de 590 pages), Craig Thompson revient sur son enfance et son adolescence dans le Wisconsin. Élevé par des parents catholiques, Craig partage son enfance avec son petit frère Phil. La religion tient une place très importante dans sa famille. Très vite, Craig découvre les notions de péché, de rédemption, de Bien et de Mal. Il grandit dans une grande culpabilité pour n’avoir pas su protéger son petit frère lors d’un événement traumatisant. Adolescent, Craig porte les marques de son enfance et de ses traumatismes. Timide, solitaire, il est souvent maltraité par ses camarades, aussi bien au lycée que lors des camps de vacances organisés par la paroisse. C’est lors d’un de ces camps qu’il rencontre Raina. Une histoire d’amour naît alors entre les deux adolescents. Les parents de Craig, loin de se douter de leur relation, autoriseront leur fils à passer deux semaines dans la famille de Raina. Le jeune homme découvre alors le quotidien difficile de sa bien-aimée : des parents au bord du divorce, une sœur qui vient d’avoir un enfant dont elle confie régulièrement la garde à Raina pour prendre le large, ainsi qu’un frère et une sœur adoptifs retardés mentaux.

Les illustrations en noir et blanc, avec une place importante accordée au noir, les paysages enneigés, les coins isolés et reculés des États-Unis, tout ici amplifie le sentiment d’étouffement. Craig grandit dans un environnement envahi par la religion et par ses lois, avec la Bible comme livre de chevet. L’auteur insiste tout au long de son œuvre sur l’importance qu’a eu son éducation religieuse. À la narration de son histoire d’amour avec Raina se mêle des passages de la Bible dans lesquels il se met régulièrement en scène. Chaque découverte initiatique, sensuelle ou sentimentale fait écho à des préceptes religieux qui l’enferment et le culpabilisent. Lorsqu’il sort de son environnement familial pour rejoindre le cadre scolaire, il se heurte cette fois à l’étroitesse d’esprit de ses camarades. Pour se libérer, Craig se découvre une passion pour le dessin. L’art lui permet d’exprimer ce à quoi il s’interdit lui-même de penser.

Sa rencontre avec Raina agira dans un premier temps comme une délivrance. Ayant grandi avec la même éducation religieuse, la jeune fille respire pourtant la liberté. Elle offre à Craig un nouveau souffle. Lorsqu’on en découvre un peu plus sur elle, on se rend pourtant très vite compte qu’elle est loin de vivre une adolescence insouciante. Obligée de prendre très vite des responsabilités, elle semble être le seul élément stable de sa famille. Raina est tout pour Craig, et il voudrait être tout pour elle. Son besoin d’amour est plutôt malsain puisqu’il ne comprend pas pourquoi il ne peut pas lui suffire. Peu à peu on comprend l’image mystique de Raina. Elle est sa déesse, sa passion, son Idole. Elle le détache de la religion, mais cet éloignement passe par un transfert. Raina de son côté ressent une trop forte pression d’autant plus que sa vision du couple est mise à mal par la réalité du divorce de ses parents. En s’éloignant de la religion, puis de Raina, Craig va s’ouvrir au monde. Il commence par renouer le dialogue avec son frère alors que leurs relations semblent être devenues inexistantes à l’adolescence, eux qui partageaient enfants leurs jeux, bêtises et aventures.

Le style graphique de Craig Thompson est puissant. Le soin accordé à la mise en scène est impressionnant. Chaque détail a son importance, chaque interruption de la réalité par le rêve prend sens. Pourtant je n’ai pas été aussi bouleversée que je m’y attendais par cette lecture… Je n’ai ressenti aucune compassion pour le personnage devenu adolescent. Le but de l’auteur n’étant certainement pas d’attirer la pitié sur son passé, en ce sens on peut dire que c’est réussi ! Mais cela m’a empêché de comprendre la plupart de ses réactions. Par ailleurs, j’ai été oppressée tout au long de la lecture. La vie des deux héros est remplie de drames, leur quotidien m’a semblé profondément triste et étouffant. Même leur histoire d’amour m’a semblé avoir un goût de mélancolie, une absence presque totale de liberté. J’ai repris mon souffle en fermant le livre.

 

« La nuit couché sur le dos en regardant la neige tomber,
c’est facile de s’imaginer s’envolant au milieu des étoiles. »

Publicités
0

La fourmi rouge, Emilie Chazerand, 2017 (Sarbacane)

couv-la-fourmi-rouge-620x987

Vania Strudel a 15 ans et elle déteste sa vie. Et il y a de quoi quand son prénom fait penser à des protections périodiques et son nom de famille à une pâtisserie allemande. Quand on vit seule avec son père taxidermiste. Quand son meilleur ami, Pierre-Rachid, sort avec Charlotte, la même qui nous maltraite depuis des années, celle qui, une fois, a mis du laxatif dans notre lait chaud. Quand notre meilleure amie pue. Attention, rien de méchant ici : elle pue car elle est atteinte du fish-odor syndrom ! Un jour, Vania reçoit un mail mystérieux. L’auteur anonyme la secoue, lui balance quelques vérités bien difficiles à encaisser et l’invite à devenir une fourmi rouge parmi les noires. De quoi chambouler encore plus la vie de l’adolescente.

Ce roman est un régal ! Vania est un personnage haut en couleur. Atypique avec son ptosis (la paupière de son œil gauche tombe) et sa maladresse, c’est une jeune fille très attachante. Alors certes ses réflexions et ses réparties sont parfois très dures. C’est qu’en bonne fourmi rouge, elle pique ! Mais derrière cette énorme carapace forgée de ses mensonges se cache une grande sensibilité. Et puis c’est une ado de 15 ans, ça lui donne le droit d’être extrême dans ses réactions ! Heureusement pour elle, malgré les épreuves qui s’enchaînent et lui tombent dessus, elle peut compter sur ses proches. Son père d’abord. Parfois maladroit, un peu loufoque, pas le genre qu’on a envie d’exhiber à ses amis à première vue, mais un homme au grand cœur qui a élevé seul sa fille, à l’écoute et prêt à accepter ses sautes d’humeur. Son voisin, ami depuis l’enfance, Pierre-Rachid, Pirach pour les intimes. Avec lui, elle a tout partagé, elle le connait par cœur. Même si elle peine à le reconnaître après les vacances d’été lorsqu’il se transforme en magnifique jeune homme. Manque de bol, c’est sur « CettepoufiassedeCharlotte » qu’il jette son dévolu ! Il y a aussi Victoire sa meilleure amie que la plupart des gens ne peuvent pas sentir (rapport au fait qu’elle sent le poisson !). Et enfin il y a Abraham Horowitz, 76 ans, et sa fille Rachel. Après une série d’AVC, Abraham a une activité cérébrale ralentie et ne parle pas. Vania est chargée de s’occuper de lui lorsque Rachel obtient des rendez-vous galants.

Dans ce roman, on suit Vania dans son quotidien, on s’amuse de ses maladresses, on s’agace parfois de ses colères et on espère qu’elle osera enfin affronter la vérité. Vérité que l’on ignore dans les premières pages et que l’auteur explicite au fur et à mesure. L’écriture est dynamique, fluide et ne tombe jamais dans la facilité. Les dialogues sont crédibles, on se plonge facilement et rapidement dans cet univers. D’ailleurs on a du mal à lâcher le roman une fois commencé ! L’auteur parvient à être à la fois juste, drôle et touchante. Une vraie réussite !

 “Tu as le droit d’être un individu à part entière plutôt qu’un vague point dans
la masse. Certes, nous sommes tous des fourmis, vus de la lune. Mais tu peux être
la rouge parmi les noires. Qu’est-ce que tu attends pour vivre ?! Plus tard c’est maintenant. Demain c’est tout de suite. Passe la seconde”

0

La symphonie du hasard (Livre 1), Douglas Kennedy, 2018 (Belfond)

La-symphonie-du-hasard.jpg

A New York, Alice Burns, éditrice, s’apprête à rendre visite à son jeune frère Adam en prison. Ce dernier lui révèle un lourd secret de famille qui va la faire replonger dans ses souvenirs d’adolescence et ses premières années de fac. L’occasion pour le lecteur de faire connaissance avec l’héroïne de ce premier tome et avec sa famille mais également de plonger dans l’Amérique des années 1960-1970 : réélection de Nixon, coup d’état au Chili, homophobie, racisme, mouvement hippie,…

Alice grandit dans une famille de classe moyenne de banlieue. Ses parents sont au bord de la rupture. Très proche de son père, Alice va peu à peu ouvrir les yeux sur ses secrets et mensonges. Sa relation avec sa mère est plus conflictuelle. Elle a également deux frères, Adam sportif star du lycée avant son accident de voiture et Peter dont elle est très proche. On suit Alice au lycée avec ses amis marginaux et victimes de harcèlement, puis à l’université de Bodwoin, dans le Maine, où elle se sent plus libre, où les gens qu’elle rencontre sont aussi ouverts d’esprit qu’elle. Elle croise alors la route de deux hommes qui vont avoir une grande importance dans sa vie : son petit ami Bob et le professeur Hancock. Plus tard, le coup d’état au Chili va avoir une réelle répercussion dans la vie d’Alice.

Dans ce roman, Douglas Kennedy aborde de nombreux sujets, mêlant la grande histoire à une intrigue pour une grande part inspirée de sa propre vie. Les nombreuses références musicales, culturelles et historiques ancrent le récit dans les années soixante/soixante-dix. L’époque et les thèmes traités font penser à du Philip Roth mais la comparaison ne saurait aller plus loin. Là où Philip Roth dissèque et pose un regard à la fois lucide et cynique, Douglas Kennedy effleure chacun de ses sujets qui ne servent que de contexte à son histoire et à sa fresque romanesque. Pour autant, l’auteur réussit à retranscrire les pensées d’une jeune adolescente. On croit à ce personnage et à ses émotions. Souvent un peu naïve, on sent qu’Alice apprend peu à peu de ces expériences. Ce roman est plus ambitieux que les précédents titres de l’auteur. Il ne joue pas sur ses codes habituels. Peut-être parce qu’il est aussi son roman le plus personnel.

Malgré quelques facilités d’écriture, c’est une lecture agréable, qui donne envie de découvrir les prochains tomes (le livre 2 est déjà en librairie).

 

« Toutes les familles sont des sociétés secrètes.
Des royaumes d’intrigues et de guerres intestines, gouvernés par leurs propres lois, leurs propres normes, leurs limites et leurs frontières, à l’extérieur desquelles toutes ces règles paraissent souvent insensées. »

 

0

Carthage, Joyce Carol Oates, 2015 (Philippe Rey)

livre_galerie_282

Dans la famille Mayfield, il y a Zeno, le père, ancien maire estimé de tous, sa femme Arlette engagée dans des œuvres de charité et leurs deux filles. Juliet est la jolie, Cressida l’intelligente. Cette dernière, hors norme, cynique, dérange et déstabilise même ses proches. Un soir, Cressida disparaît. Son sang est retrouvé dans la jeep de Brett Kincaid, l’ancien fiancé de sa sœur, de retour d’Irak, blessé et défiguré. Des témoins jurent avoir vu Cressida dans un bar avec Brett le soir de sa disparition.

Dans ce roman, Joyce Carol Oates retrouve ses thèmes de prédilection : l’adolescence, la famille, la blessure, l’humiliation et le mystère. Ce roman est aussi l’occasion pour elle d’évoquer l’Amérique post-11-Septembre : la guerre en Irak et le retour difficile de ces héros traumatisés et laissés pour compte.

Lire la suite

0

La réserve, Russel Banks, 2008 (Actes Sud)

ob_bf2251_la-reserve-medium

En 1936, autour du lac des Adirondacs, une fête est donnée par le célèbre docteur Cole et son épouse. Ces New Yorkais richissimes, qui fréquentent des gens du même standing, profitent de leur luxueux chalet perdu dans un îlot de paradis. Le peintre Jordan Groves, célèbre pour son art, ses voyages, ses liaisons extraconjugales et sa réputation sulfureuse de communiste, est invité à la soirée et rencontre à cette occasion Vanessa, la fille du docteur Cole, captivante, mystèrieuse et surtout complètement névrosée. Cette rencontre bouleverse le peintre, marié et père de deux enfants qui, s’il est habitué aux histoires d’un soir, sent que cette femme pourrait remettre en cause l’équilibre de son couple.

La mort du docteur Cole va venir bouleverser ce petit monde en apparence si tranquille. Les secrets les plus enfouis seront déterrés, la personnalité de chacun se révèlera au grand jour. Alors que Jordan Groves tente de résister à la tentation, il découvre que sa femme Alicia mène elle aussi une double vie.

Lire la suite

0

Et toi, tu as eu une famille ?, Bill Clegg, 2016 (Gallimard)

CVT_Et-Toi-Tu-As-Eu-une-Famille-_9621

Le roman s’ouvre sur un drame. Le matin du mariage de la fille de June Reid, un incendie ravage sa maison. Elle est la seule rescapée mais elle vient de perdre sa fille, Lolly, son futur gendre, son ex-mari Adam et son petit-ami Luke. Comment se remettre d’un tel drame ? Pour June, la solution est dans la fuite. Elle prend la route et quitte le Connecticut. Au fil de son voyage, c’est l’histoire de sa famille qui se recompose : les liens perdus, ceux que l’on a cherché à reconstruire, les liens naissants.

Bill Clegg ne s’attarde pas sur la tragédie de l’incendie mais, comme le laisse suggérer le titre, s’interroge sur la famille. Il donne la parole à de nombreux narrateurs, proches des victimes, parents, amis, employés,… Grâce à ce procédé et à une construction non linéaire du récit, le lecteur lève peu à peu le voile sur l’intrigue et sur les liens qui unissent chacun des personnages.

Lire la suite

1

Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan (Le livre de poche)

images (1)

À première vue, le style de Delphine de Vigan n’a rien d’exceptionnel, même si l’écriture est maîtrisée et le ton est juste. Pourtant, au fil des pages, on est bouleversé par ce récit dont le sujet principal est la mère de l’auteur. Évidemment, l’histoire (vraie) de sa famille et de ses drames pourrait suffire à provoquer l’émotion. Mais si l’auteur a su conquérir le cœur du lectorat français, c’est aussi et surtout grâce à son écriture qui, sans s’en donner l’air, est d’une grande intensité. Il est difficile d’expliquer ces deux ressentis : ce sentiment d’une écriture presque banale et l’intensité du récit, le choc même au fil de la lecture. Cela est peut-être dû à un autre paradoxe : la pudeur de l’auteur qui pourtant ne nous cache rien de sa famille. Pour y parvenir, Delphine de Vigan ruse. Dans la première partie, elle raconte l’enfance de sa mère à travers un regard de narrateur totalement extérieur, puisqu’il ne peut en être autrement. Grâce à la troisième personne du singulier, l’auteur se met à distance de son sujet. Dans les parties qui suivent, c’est à travers un regard d’enquêtrice que Delphine de Vigan retrace la vie de sa mère. L’auteur a enquêté auprès de ceux qui l’ont cotoyée : ses frères et sœurs, son autre fille. Elle a recueilli des lettres, des journaux intimes, des cassettes enregistrées par son grand-père, Georges. Tout cela lui permet de dérouler le fil de la vie de sa mère tout en maintenant une distance qui semble indispensable pour lui permettre d’écrire ce livre mais surtout pour tenir le coup lors de cette entreprise qui se révèle douloureuse et traumatisante.

Lire la suite